La pratique sportive dans les quartiers prioritaires : un levier d'égalité, de santé et d'insertion

Published on August 15, 2026

Mis à jour le 03/08/2026

La politique de la ville constitue un levier majeur de cohésion sociale en Provence-Alpes-Côte d’Azur, où 135 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) accueillent près de 530 000 habitants, dont plus d'un quart de la population marseillaise. L'État y mène une action globale visant à réduire les inégalités territoriales en favorisant l'accès à l'emploi, à l'éducation, à la culture, au sport et aux services publics, tout en renforçant le lien social.

Dans ce cadre, le sport occupe une place essentielle. Au-delà de ses bénéfices pour la santé, il favorise l'inclusion, la réussite éducative, l'émancipation des jeunes, le développement des réseaux et l'insertion professionnelle. Chaque année, des dispositifs comme « Quartiers d'été » soutiennent de nombreuses activités sportives et culturelles au bénéfice des habitants des QPV, avec une enveloppe de 1,8 M€ en 2025 pour la région. En 2026, l'État mobilise 34,16 M€ au titre de la politique de la ville en Provence-Alpes-Côte d'Azur, dont 6,31 M€ pour les Cités éducatives, afin de financer notamment les programmes de réussite éducative, les actions de cohésion sociale et les 507 postes d'adultes-relais assurant une présence de proximité dans les quartiers.

À l'occasion de cet entretien, Hervé Guéry, économiste et directeur du COMPAS, apporte son éclairage sur les enjeux de la pratique sportive dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville en Provence-Alpes-Côte d'Azur et sur son rôle en matière de cohésion sociale et d'insertion.

À retenir :

- 11 % des femmes sont licenciées dans un club sportif en région, contre 4 % dans les QPV

- 24 % des hommes sont licenciés en région, contre 12 % dans les QPV

- Dans les QPV, pour 1 femme licenciée, 3 hommes pratiquent un sport

- cinq freins majeurs limitent le développement de la pratique sportive

Entretien avec Hervé Guéry, économiste, directeur du COMPAS, (bureau d’étude spécialisé dans des enjeux sociaux des territoires.)

En premier lieu, l’opinion publique a tendance à considérer que les femmes sont moins « sportives ». Pouvez-vous nous détailler la pratique sportive des femmes, particulièrement dans les QPV ?

Hervé Guéry : Les écarts hommes/femmes existent dans tous les territoires et pour toutes les formes de pratiques sportives (encadrées ou non, régulières ou pas 1).

L’analyse que nous avons menée au Compas pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur à partir des licences sportives, met en évidence qu’au niveau régional 11 % des femmes (tous âges confondus) ont une licence sportive contre 24 % des hommes. Dans les QPV les taux respectifs sont de 4 % pour les femmes et de 12 % pour les hommes. Dans les deux cas, il y a un écart entre les hommes et les femmes très significatif. Les QPV amplifient les écarts puisque le rapport est trois fois plus fort pour les hommes que pour les femmes. Ce qui signifie que pour une femme licenciée sportive en QPV, ce sont trois hommes qui pratiquent un sport. Ce ratio est de deux pour l’ensemble de la région.

Ainsi, deux constats s’imposent : la pratique sportive est beaucoup plus faible dans les QPV qu’en dehors et les écarts entre hommes et femmes sont très importants dans les deux cas.

Pour les femmes qui ont une licence sportive, c’est la natation en région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui attire le plus de filles et de femmes, alors qu’il y a peu de piscines dans les QPV 2. Bien que cela puisse paraître surprenant, c’est le football féminin qui est le deuxième sport pratiqué par les licenciées qui habitent dans les QPV. Le football est par ailleurs le seul sport où il y a une surreprésentation (légère en l’occurrence) d’habitantes des quartiers prioritaires au regard de la part qu’elles représentent sur l’ensemble des femmes de la région. La troisième pratique sportive est la gymnastique, puis en quatrième place le judo et autres disciplines associées.

Pourtant, les bienfaits multiples des pratiques sportives sont régulièrement mis en avant par les pouvoirs publics, les médias : pouvez-vous nous rappeler quels sont les effets positifs d’une pratique sportive, notamment pour les habitantes et habitants des quartiers prioritaires ?

Hervé Guéry : les attendus de la pratique sportive sont en effet variés et cela quel que soit le territoire d’appartenance.

Tout d’abord, quel que soit le lieu de résidence, le sexe ou l’âge, les liens entre sport et santé sont essentiels. La pratique en club ou avec l’aide d’un coach optimise cette dimension par la présence d’un encadrement, de personnes formées au respect du corps, aux possibilités et aux limites physiques.

Par ailleurs, le sport renforce le lien aux autres et l’esprit d’équipe : cette approche est aussi la même que ce soit pour un habitant d’un QPV que pour un habitant hors QPV.

De plus, la pratique sportive encourage la mobilité, la sortie de son territoire et la découverte d’autres réalités : pour les habitants des quartiers, cet « attendu » de la pratique sportive est essentiel. Pour les enfants, les adolescents mais parfois aussi pour les adultes, la sortie d’un périmètre restreint (celui du quartier et de ses abords ou des espaces commerciaux accessibles) est rare.

Or, notamment par la compétition, le sport permet « d’élargir le monde » et donc d’ouvrir à des réalités différentes. Ces acquis par le sport offrent plus de chances de réussites aux pratiquants sportifs dans leur réussite scolaire ou leur insertion professionnelle et même sociale.

Ensuite, l’un des éléments fondamentaux de la pratique sportive réside dans le développement de son réseau, la rencontre des autres dans leurs différences : nous pouvons citer la mixité garçons/filles, hommes/femmes pour peu qu’il existe des équipes ou des entraînements mixtes voire des équipes masculines et féminines.

Le sport peut aussi offrir la possibilité d’être en contact avec des pratiquants issus de différentes réalités sociales, culturelles, de différentes origines.

Cette rencontre des autres est essentielle pour les habitants des quartiers, car elle permet d’élargir le « réseau », celui avec lequel chacun d’entre nous « navigue » dans la société (pour obtenir un stage, un job ou encore pour se forger une opinion sur un fait de société, etc). Par ailleurs, pour les habitants hors QPV cette dimension est aussi importante par la découverte de la diversité des réalités sociales, des inégalités sociales… En revanche, la pratique individuelle, non encadrée, qui demeure « dans l’entre soi » offre beaucoup moins cette possibilité (par exemple la pratique « en bas d’immeuble » ou en city stade).

Enfin, la pratique sportive offre la possibilité du dépassement de soi, la valorisation, la réussite personnelle : un attendu qui est amplifié dans le cadre d’une pratique sportive en club (effet compétition, esprit d’équipe, retours des « équipiers »).

Pour terminer, un sport est toujours encadré par des règles, notamment celles qui visent à protéger les joueurs et pratiquants. Là encore la pratique sportive encadrée amplifie le respect des règles mais aussi celui des entraîneurs, adultes, arbitres…

En conclusion, toutes les formes de pratiques sportives n’ont pas les mêmes effets. Par ailleurs, il ne faut pas mettre sur un même pied d’égalité la pratique en club, encadrée, avec une pratique individuelle non encadrée. Il faut aussi noter que les liens entre santé et pratique sportive peuvent être inversés, avec en particulier des états de santé qui limitent la pratique sportive. Dans les données sociales, nous observons des problématiques de santé plus fortes dans les QPV qui s’accroissent avec l’âge. Il faut noter l’importance du nombre de bénéficiaires de l’allocation aux adultes handicapés (AAH) dans les QPV (en moyenne deux fois plus important) mais aussi pour les enfants, au travers des données de santé scolaire, des enjeux de santé liés au surpoids ou à l’obésité.

Dans les QPV, davantage concernés par le chômage, le sport peut donc avoir un effet levier pour améliorer son insertion professionnelle, trouver un emploi ou un stage ?

Dans le cadre de l’emploi, nous observons en effet que le risque d’être au chômage à niveau de diplôme équivalent est beaucoup plus forte en QPV qu’en dehors des quartiers prioritaires. Ainsi, pour l’ensemble des QPV de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la probabilité d’être au chômage est de 32 % quand la personne a au plus un CAP/BEP ou est sans diplôme. Cette même situation se traduit par un taux de 18 % hors QPV pour la région. De même avoir un diplôme de niveau Bac+2 ou au-delà engendre une probabilité de 20 % d’être en recherche d’emploi si la personne habite un QPV de la région contre 8 % pour l’ensemble de la région.

Ces différences illustrent « l’effet quartier » c’est-à-dire les effets engendrés par le fait d’habiter un quartier populaire plutôt que d’habiter un quartier plus mixte socialement ou plus favorisé.

Habiter un quartier limite le réseau car les habitants des quartiers ont moins accès à des offres d’emplois qui ne passent pas par le service public, mais se diffusent par les réseaux. Or, la pratique sportive joue une fonction essentielle dans le développement des réseaux. Dès lors, le développement des pratiques sportives a un effet important sur l’insertion professionnelle. Le réseau peut ainsi avoir des effets très positifs sur l’accès aux stages par exemple ou encore sur l’accès à l’emploi.

La pratique sportive, notamment encadrée (en club ou via un coach) développe aussi les compétences sociales qui peuvent être valorisées dans le cadre d’un CV.

Quels liens peut-on faire entre pratiques sportives et niveau de formation ?

Une étude réalisée par l’observatoire national de la politique de la ville (ONPV) en 2025 sur la base d’enquêtes auprès d’habitants met en évidence ce lien. La pratique sportive est beaucoup plus faible parmi les personnes sans diplômes que parmi les personnes qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur. Cela s’explique par une meilleure réception aux messages de prévention (notamment santé) pour les personnes diplômées, mais aussi par des réseaux plus forts ou encore par un accès à l’emploi plus important (la pratique sportive s’effectue aussi dans les entreprises ou entre collègues et en particulier dans le secteur tertiaire) et enfin par des capacités financières plus solides qui permettent le financement des équipements, des licences, des déplacements inhérents à la pratique d’un sport.

Quels freins faudrait-il lever pour développer la pratique du sport en QPV ?

J’identifie 5 freins majeurs :

-Le manque de proximité des équipements (contrainte liée à un déplacement important) qui suppose de développer les outils de mobilité ou d’accompagnement.

- La dimension culturelle : le sport n’est pas une priorité pour beaucoup de familles. Pour cela il faut un travail dans le cadre des écoles et tant en direction des jeunes filles (mais aussi des jeunes hommes) que des parents (en lien avec les associations de parents d’élèves). La pratique sportive dans les associations de l’éducation nationale (ou des écoles privées) est un atout pour renforcer l’accès à une pratique plus régulière ensuite.

- Le coût de la pratique: Le sport est source de frais, pour la licence comme pour l’association sportive ainsi que pour les équipements nécessaires à la pratique ou pour les mobilités. Il faut donc communiquer autour des outils tels que les pass-sports ou encore les aides des villes, Centres Communaux d’Action Sociale ou départements voire des associations caritatives. Le développement des ressourceries sportives est aussi une bonne démarche.

- La place des filles dans l’espace public : cela suppose un travail partenarial pour renforcer la présence féminine dans les lieux de pratique sportive.

- Le non accès aux messages de prévention santé : il serait intéressant de travailler sur les outils de communication afin notamment de sensibiliser aux pratiques sportives. Le lien avec les médecins de quartier, la médecine scolaire ou les actions de type contrat local de santé, ateliers santé ville est essentiel pour que des actions ciblées de communication soient développées.

1 Cf le rapport de l’observatoire national de la politique de la ville (ONPV) en 2025

2 Mais peut-être est-ce l’effet de l’accessibilité à la plage pour les habitantes des QPV de la région (Toulon, Marseille, Nice) qui a renforcé le désir de natation ?

Source: prefecture

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